La Ruine des échos

Ils étaient partis à l’aube un jour d’automne, sous un ciel gris pâle que le soleil ne parvenait pas à réchauffer. Ils avaient pris le premier bus, celui où les rares occupants se racontaient encore les histoires de leurs rêves interrompus. Eux avaient les yeux vifs et brillants : ils n’avaient pas dormi de la nuit. Ils se tenaient la main en regardant la Ville déserte défiler par la fenêtre. La lumière coulait doucement dans les rues et jetait des reflets dorés sur les pavés mouillés de pluie. Ils ne savaient ni décrire ni comprendre l’émotion qui vibrait en eux. Elle leur laissait une sensation fugace de vitesse et de vertige, comme s’ils avaient atteint le sommet d’une parabole. Ils n’osaient pas se regarder, de peur de découvrir l’étincelle du doute qui mettrait le feu à leur résolution. Ils avaient décidé il y a longtemps déjà. Ils s’étaient promis. La Ville se métamorphosait à mesure qu’ils avançaient : ici, les immeubles se tassaient, là ils prenaient la couleur de la brique, ils s’éparpillaient et les rues s’élargissaient comme pour mieux les accueillir. Les passagers descendaient les uns après les autres et il n’y avait personne pour les remplacer. Bientôt, il n’y eut plus qu’eux. Le moteur remplissait le silence autour d’eux et leur évitait de s’écouter penser.

Lorsque le véhicule s’arrêta enfin, la Ville autour d’eux ne se limitait qu’à quelques maisons éparses aux volets fermés. Le chauffeur leur jeta un regard soupçonneux lorsqu’ils descendirent. Les immeubles se détachaient au loin, noirs contre le ciel blanc. Ils sentaient encore le pouvoir rassurant de leur ombre sur leur vie. Résolument, ils leur tournèrent le dos et marchèrent le long de la route qui serpentait entre les maisons et les entrepôts à grains. Jamais encore leur regard n’avait pu se jeter aussi loin. Jamais encore ils n’avaient connu ce silence. Pour ne pas l’écouter, ils discutaient comme si de rien n’était, de tout et de rien. Ils avaient peur, bien sûr. Ils l’entendaient aux tremblements qui ponctuaient leurs éclats de rires, comme une virgule invisible. Il n’y avait personne d’autre qu’eux, comme si le monde entier avait décidé de les laisser en paix. Ils longeaient les champs d’un pas tranquille. Lui blaguait sur les fantômes qu’il entendait déjà chuchoter à son oreille. Elle marchait en équilibre sur le bord du trottoir. Ils se comportaient comme s’ils avaient quinze ans, ils se laissaient fuir en avant comme s’ils étaient insouciants.

La route finit par s’effriter, rongée par la mousse et les herbes folles. La Ville était déjà loin derrière eux.

– On aurait dû avoir un chat avec nous… murmura-t-elle et dans le regard qu’ils échangèrent, une fraction de seconde, tout s’effondra.

Mais ils s’étaient promis. Ils le devaient à leur nous du passé et surtout, à leur nous du futur. Alors elle haussa les épaules et mit ses mains autour de sa bouche pour crier aux collines qui déferlaient sur eux de les laisser tranquilles. Ils s’élancèrent dans les Courbes-Terres en riant. L’herbe moelleuse gardait la trace de leur pas pendant quelques secondes. S’ils avaient tendu l’oreille, ils auraient entendu son murmure soyeux lorsqu’elle ployait sous leur poids. Mais ils étaient assourdis par le vent qui s’effilochait à leurs oreilles, par leur souffle rieur et les battements de leur cœur. Ils couraient pour bercer leurs peurs, pour ne pas écouter les changements qui se produisaient en eux. Elle gardait le regard fixé sur son dos qui oscillait de gauche à droite, il observait le ciel bleuir. Un instant, tout était simple : disparu, le décalage entre le monde et leur pensée, ils étaient parfaitement incarnés en eux-mêmes.

Sans se concerter, ils s’arrêtèrent finalement au pied d’un arbre solitaire. Il tendait ses branches vers le ciel comme s’il avait jailli d’un ancien rêve. À bout de souffle, un éclat de rire dans les yeux, ils titubèrent ensemble jusqu’au tronc et s’y adossèrent, la tête appuyée contre l’écorce. Epaule contre épaule, ils écoutèrent le silence les envelopper, transformer l’excitation de la course en une solennelle sérénité. Ils pouvaient sentir le présent devenir souvenir à chaque seconde écoulée. Dans le feuillage au-dessus de leur tête, le vent faisait des vagues. Les yeux fermés, ils s’entendaient enfin penser. Ils se voyaient emportés par les flots du temps, s’incarner et écrire leur propre histoire. Ils se connaissaient assez bien pour dérouler une conversation imaginaire dans leur tête et elle ne fut pas surprise de l’entendre rire à une blague qu’elle n’avait pas prononcée.

– On y va ?
– On y va.

Leurs jambes étaient lourdes et cotonneuses. Ils reprirent leur marche d’un pas tranquille, leurs peurs envolées. Ils savaient à présent qu’ils étaient à leur place ici. Des chemins nouveaux s’étaient ouverts dans leur tête comme des avalanches. Elle espérait que le brouhaha de la Ville n’effacerait pas la douceur de ce sentiment : tout ignorer du futur et s’en réjouir, avoir assez confiance en elle, en eux, pour faire face à tout ce qui viendrait. Lui aurait aimé graver l’instant dans sa mémoire, si profondément qu’il pourrait le revivre au souffle prêt. Alors il s’efforçait de penser le moins possible, pour laisser s’installer en lui le silence bruissant autour d’eux.

– Je crois qu’on y est.

On leur avait dit de ne pas s’inquiéter, qu’ils trouveraient les lieux sans difficulté. Mais ils ne s’attendaient pas à l’étrange familiarité que leur évoqua la ruine lorsqu’elle apparut. Elle émergeait du sol comme si elle avait été un arbre, autrefois. Une mousse moelleuse rongeait la vieille pierre et les fenêtres creuses laissaient entrevoir le ciel. Le toit avait disparu depuis longtemps, ou peut-être n’avait-il jamais été construit. Ils découvraient le bâtiment comme s’ils l’avaient toujours connu, sans surprise. Chaque détail avait la saveur inéluctable d’un souvenir d’enfance. Ils s’arrêtèrent devant l’embrasure de la porte, tendirent l’oreille. Rien.

– Je m’attendais pas à ça.
Il hocha la tête d’un air entendu.
– Qu’est-ce qu’on va dire ?
– Je sais pas. Je crois que ça devrait être spontané.
– J’ai pas envie de laisser n’importe quoi se graver…
– Mais si. C’est pas grave. Ce qui compte, c’est de laisser une trace de nous.
– D’accord. On y va alors ?

En guise de réponse, elle entra dans le bâtiment en retenant son souffle. Ses pas crissèrent sur la pierre poussiéreuse. La ruine était plus petite que ce qu’elle avait imaginé. Face à elle, un arbre s’était entremêlé au mur et ses racines jaillissaient au milieu de la pièce. Elle bougeait lentement, comme le personnage d’un livre. Elle l’entendit la rejoindre, ne se retourna pas et s’amusa de son propre sérieux. Il vint à sa hauteur, les yeux levés vers le ciel au-dessus de leur tête. Les premiers murmures les effleurèrent alors, lointain, comme si le vent s’infiltrait entre les pierres. Les voix de ceux qui étaient venus ici avant eux. Ils n’en distinguaient que quelques mots isolés, désincarnés.

– Il paraît que ceux que tu entends le mieux ont un lien avec toi.

Elle tourna la tête vivement, un éclat de reproche dans le regard. Mais jamais elle n’aurait trouvé des mots à la hauteur du moment, à présent que la ruine les entendait. Rien ne semblait assez grand, tout était trop banal. Mais ce n’était pas grave. Ce qui comptait, c’était de laisser une trace d’eux.

– Comment ça ? On entend mieux nos ancêtres et nos amis ?
– Je sais pas. Peut-être même juste les gens qu’on a croisés dans la rue.

Ils laissèrent le silence couler entre eux, l’oreille tendue.

Quand tu seras assez grand, je t’emmènerai ici.
Tu sais, tout a changé depuis la dernière fois que je suis venu.
Est-ce qu’il restera une part de moi, ici ? Quand tout sera fini ?
Laissez-moi vous raconter une histoire…
Je lui ai dit, pourtant. Mais il m’a pas écouté.
Personne ne le sait.
Tu me manques. J’aimerais tellement que tu me répondes.
Et je me retrouve à parler toute seule à un mur…
Allez, viens, ça me fait peur d’être ici !

– Tu crois qu’il y a des voix qui remontent à plus de cent ans ?
– Peut-être même plus, oui…

C’est ainsi qu’ils se laissèrent oublier les murs qui les écoutaient. Assis au centre de la pièce, le rugueux du sol contre leurs doigts, ils s’abandonnèrent à la conversation comme s’ils étaient chez eux. Parfois, dans les silences entre leurs mots, ils percevaient la présence invisible de leurs prédécesseurs. Une part d’elle-même s’observait agir, s’émerveillait de ce qu’ils gravaient au cœur de la ruine : un simple extrait de leur quotidien, leur manière de parler, leurs éclats de rires. Il lisait au coin de ses lèvres la malice de celle qui joue son propre rôle et il dédoublait son sourire pour répondre à la discussion parallèle qui se déroulait dans leurs têtes. Ils ne prêtaient aucune attention au temps qui passait. La Ville semblait lointaine et ils n’étaient pas pressés de la retrouver. C’est le froid qui les ramena à la réalité, s’infiltrant dans leur corps jusqu’à ce qu’ils aient l’impression de s’être fondus à la pierre.  Ils se levèrent en grimaçant, étirèrent leurs muscles endoloris, une douce mélancolie luisant au fond de leurs yeux. Ils se prirent dans les bras et écoutèrent une dernière fois les voix qui dansaient autour d’eux et auxquelles ils avaient joint la leur. Ils franchirent finalement le pas de porte sans se retourner. Le silence au-dehors avait la texture de la neige. Ils marchaient lentement, sans un mot, comme si la ruine avait volé leurs voix. Ils savaient sans se concerter qu’ils reviendraient. Tous les ans, ils traverseraient les collines en riant, pour s’observer vivre un instant, et laisser une part d’eux-mêmes au monde.

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