44 Rue d’Après

À la Rue d’Après, le rugissement de la Ville est assourdi par la végétation qui envahit la route. Les passants y déambulent le nez en l’air d’un pas nonchalant. Ici, les immeubles de verre et d’acier laissent la place à des maisons biscornues et leurs regards peuvent enfin se jeter jusqu’au ciel. Ils s’arrêtent toujours devant la Maison, qu’ils soient venus pour elle ou non. Ils contemplent sa façade noircie par le temps d’où semble jaillir le nombre 44, écrit en large lettres oranges qui ont laissé des trainées de peintures jusqu’au sol. Il paraît que son ancien propriétaire en a brisé toutes les fenêtres pour laisser la courbure entrer. Il paraît qu’elle est vivante et qu’on l’entend respirer à l’aube.

La nuit, des lumières violettes jettent des ombres dansantes sur le trottoir. Des éclats de voix se mêlent aux grondements rugueux de la musique qui résonne dans l’avenue silencieuse. De la fumée s’échappe de son toit éventré en volutes blanches contre le ciel noir. Autour d’un feu de fortune, ils sont six à rire et à boire à la santé des étoiles brouillées par les flammes. Ils se racontent toutes les fois où ils se sont crus perdus, ces matins gris où ils ne reconnaissaient plus leur propre reflet. Dans un murmure, ils évoquent les malédictions qui les ont définis. Le plancher sous leurs pieds vibre comme s’ils dansaient. En bas, un couloir poussiéreux sépare de petits univers cubiques. Dans l’un, des gens masqués jouent leur propre rôle. Ils s’amusent à être multiple. Dans l’autre, des musiciens écoutent le rythme secret du monde. Parmi eux, Ania Ranni rêve. Ils l’ont choisie comme prophète malgré elle. Un jour, elle fera de la Maison un refuge et elle s’en ira. Dans la pièce d’à côté reposent ceux qui n’ont plus de chez eux. La fête ne les intéresse pas, ce soir-là. Ils dorment emmitouflés dans de grandes couvertures ou regardent le plafond obscur prendre la forme de leurs souvenirs, bercés par les voix de ceux qui hantent les escaliers. Ici se retrouvent ceux qui aiment les entre-deux, qui veulent appartenir à la fête sans y être. Ils y parlent de la vie en mouvement, de leurs amis communs, de leurs anecdotes partagées. En bas, la musique bat comme le cœur géant de la Maison. Les quelques danseurs se laissent l’espace de l’expression. L’une, perdue en elle-même, fait de grands mouvements nonchalants avec les bras, les yeux fermés. Un autre répète les mêmes gestes, seconde après seconde, parfait miroir de lui-même dans le temps. La lumière violette fait étinceler les regards des fêtards affalés dans de vieux canapés, leurs voix ponctuant la musique comme si elles étaient chansons. C’est ici que l’on se retrouve, enfin parmi les siens, c’est ici que le poids de la Ville quitte les corps alanguis.

On parle sans s’écouter, on s’observe, on se souvient soudain que l’on appartient à quelque chose de plus grand que soi. On accueille les nouveaux arrivants avec une bienveillance malicieuse, les vétérans se font conteurs. Ils parlent de ces lieux hantés par les voix des morts, de ces creux qui ne te laissent jamais repartir, de ces portails invisibles que l’on franchit sans le savoir, des métamorphoses qui changent le monde. Au comptoir, un homme s’est retrouvé là par hasard. Il a trouvé le centre du labyrinthe et ne veut plus le quitter. Une femme assise en tailleur sur le sol le dessine sans qu’il le sache. Elle ajoute au coin de son œil une douce mélancolie qui ne le quittera plus. Elle a déjà transformé le barman qui virevolte d’une personne à l’autre comme un danseur. Il est très grand, trop maigre, mais derrière le rempart du comptoir, il a la grâce de ceux qui ont trouvé leur place. Dans sa tête flottent les visages de tous ceux qui sont entrés ce soir-là. Il veille sur eux diffusément. Il sait que l’adolescent qui est entré en vacillant, une heure plus tôt, aura bientôt besoin de son aide. Pour le moment, il est en sécurité dans la pièce d’à côté, aux murs recouverts de boîtes d’œufs. Tapis dans un coin, il observe bouche bée les musiciens qui improvisent sur le rythme sourd de la musique qui pulse depuis le bar. Le son engloutit ses pensées. Il apaise ses blessures et murmure à ses oreilles les réponses aux questions qui ne se posent pas avec des mots. Au fond de la pièce, l’embrasure d’une porte dessine un rectangle noir profond. Dans l’obscurité se cachent ceux qui se sont perdus, ceux que la honte et la souffrance ont isolés. Ici au moins, ils partagent leurs solitudes, ils se racontent à mi-voix leurs folies et se réchauffent aux braises de l’appartenance. Par la fenêtre brisée, ils contemplent avec déférence le ciel qui tourne, le violet pâle qui coule entre les étoiles.

Lorsque le soleil effleure le toit de la Maison, le silence est doux. L’odeur du café recouvre celui de la bière, les conversations se murmurent et se mêlent aux ronflements des dormeurs. On se promet de se revoir bientôt. Des inconnus se prennent dans les bras comme s’ils se connaissaient depuis toujours. On enfile son manteau comme on endosserait une armure et on s’en va sans se retourner. Dans l’air flottent encore les rêves de ceux qui ont décidé de faire de leur vie une œuvre d’art.

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