Lorsque j’étais enfant, on n’évoquait jamais les Courbes-Terres et pourtant, je sentais déjà leur ombre planer sur mes pensées. Je ne connaissais que les paysages de verre et d’acier de la Ville. Tout le monde faisait semblant qu’elle avait toujours existé et qu’il n’y avait rien au-delà de ses murs. Pour se rassurer, on se racontait qu’elle nous protégeait sans faille, et nous rejetions ceux qui nous prouvaient le contraire. Nous apprenions très tôt à nous méfier de nous-mêmes et de nos envies, à éviter l’ennui qui inviterait la courbure dans nos vies. C’est dans ce qui ne se disait pas que j’ai découvert les Courbes-Terres, avant même de savoir les nommer : dans les rituels que l’on suit sans raison, dans les silences qui interrompent une conversation, lorsqu’on évoque ceux disparus à l’horizon. J’imaginais alors les Courbes-Terres comme un monstre invisible qui savait tout de moi, même ce que j’ignorais encore, même ce qui ne devait jamais se savoir.

Mais tôt ou tard, la courbure nous effleure tous. Elle nous jette dans des quêtes insensées, pour quelques heures ou quelques jours. Elle nous fait résoudre des puzzles qui n’ont de sens pour personne d’autre. La première fois, on m’a interdit d’en parler et j’ai su que nous acceptions tous de vivre dans une illusion. La peur a laissé place à la colère. Toute ma vie, le poids du silence m’avait remplie d’une angoisse diffuse. J’avais appris à surveiller mes pensées et mes gestes, j’avais obéi à des lois informes qui m’avaient privée de moi-même. J’ai quitté le centre-ville pour découvrir ce qu’était le réel. En chemin, j’ai croisé des rêveurs, des fous et des artistes à l’écoute de ce que le monde leur murmurait, tous ceux qui avaient décidé de se rencontrer sans limite, pour le meilleur et pour le pire.

La colère a laissé place à la curiosité. J’ai laissé le brouhaha de la Ville derrière moi et ai découvert les collines verdoyantes qui déferlent à ses portes. Les chemins ont accueilli mes pas comme si j’y avais déjà laissé mes empreintes, il y a longtemps de cela. Dans le silence, je me suis entendue penser comme pour la première fois. À l’abri des regards, j’ai pu me définir au-delà de ce qu’on avait attendu de moi. J’ai traversé ces lieux où l’on se perd et ceux où l’on se souvient. J’ai écouté le vent me parler au cœur de forêts lointaines, j’ai frôlé des fantômes qui n’appartenaient qu’à moi, je me suis rencontrée mille fois.

Aujourd’hui, j’ai appris qu’avoir peur des Courbes-Terres, c’est avoir peur de soi-même. Je me suis réconciliée avec la Ville et ses habitants. J’ai compris ce qu’elle m’avait pris et tout ce qu’elle m’avait donnée. C’est dans l’entre-deux que je vis désormais. C’est dans l’entre-deux que tout est à construire.

Ania Ranni


Textes de Coralie Peguet

Photographies de Jay Burton

Un projet de qualiacratie