La Dame
J’ai senti sa présence toute ma vie sans m’en rendre compte. Elle était là comme une évidence, à l’arrière-plan de chacune de mes pensées. Elle était là bien avant ma naissance, elle m’observait déjà alors que j’esquissais mes premiers pas. C’est sa voix qui apaisait mes colères et mes chagrins, qui m’a appris à les cacher, à les transformer en douce résignation. Elle était cette partie de moi-même, sage avant l’âge, qui vivait dans le futur plutôt que dans le présent, qui m’aidait à fabriquer masques et armures parce qu’elle savait le danger du regard d’autrui. Ses jugements silencieux se confondaient avec ma propre voix, elle m’accompagnait jusque dans la solitude de mon appartement. Entre quatre murs, loin de tous, je continuais à jouer mon rôle comme s’il s’agissait réellement de moi. Les années avaient passé sans que je sache s’il existait une différence entre ce que l’on est et ce que l’on choisit de montrer. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas surprise. À chaque embranchement de ma vie, la réponse était évidente. De temps en temps, mon reflet m’observait, et dans l’ombre de la pupille se cachait un cri. Je l’entendais résonner dans mes rêves, là où la métamorphose était encore autorisée. Le jour, je marchais sans voir, guidée par l’habitude, je parlais sans penser. C’est comme ça que j’ai croisé son regard pour la première fois. Une fraction de seconde, le temps de tourner la tête et elle avait déjà disparu. Une vue de l’esprit, sûrement. Cela faisait plusieurs semaines déjà que je dormais mal. Je ne me suis pas posée de question.
Le lendemain, elle a réapparu ailleurs. Elle n’était pas exactement la même. Elle m’a échappé dès que j'ai essayé de la regarder. J’aurais dû être effrayée, je crois. Mais j’avais le sentiment d’avoir attendu ce moment toute ma vie. J’ai passé une journée fiévreuse à arpenter les rues de la Ville à sa recherche, en vain. Ce n’est qu’arrivée en bas de chez moi, fatiguée et découragée, que je l’ai aperçue. Fugace, comme un reflet dans une flaque d’eau. Après ça, elle ne m’a plus quittée. Elle m’apparait toujours du coin de l’œil quand je ne la cherche pas. Elle est belle, bien sûr. Son visage lisse émerge des immeubles comme une fleur, son regard profond et inexpressif se reflète sur les fenêtres. Elle ne me sourit pas mais elle est fière de moi. C’est selon ses règles que je vis, j’en suis sûre. Je la reconnais : elle est la guide que j’ai suivie sans le savoir, cette voix au fond de moi qui m’a forgée. Douce mais inflexible. Elle m’a protégée de mon propre chaos, elle a gravé ses labyrinthes en moi pour quadriller mes pensées, elle m’a enveloppée dans ses murs pour que le monde ne m’atteigne pas. Soudain, sa présence donnait une raison d’être à mon quotidien, à ces gestes et ces mots que la répétition avait vidés de leur sens. Elle est la Ville elle-même, cette entité invisible que l’on perçoit diffusément lorsqu’on évoque son nom. Elle est celle à qui j’ai dédié ma vie. Je marche dans ses rues et je la vois émerger du mouvement incessant qui fait battre son cœur. Ses méandres tracent le cadre de nos pensées.
Aujourd’hui, je la vois sans cesse. Son regard en filigrane, où que j’aille. Une voiture passe et devient ses lèvres. Le soleil se reflète dans une fenêtre et lui offre un œil. Elle se superpose aux visages des passants, du serveur qui me donne mon café, de l’enfant qui traverse la route, du chauffeur de taxi qui se retourne pour me demander ma destination. Dans le miroir, je ne me reconnais plus, elle a pris ma place. Parfois, je m’interroge. Qu’ai-je perdu en échange de sa protection ? Est-ce que j’aurais pu échapper à cette déesse que je n’ai pas choisie ? Peut-être. Mais à quel prix ? Qui sait si j’aurais aimé me rencontrer telle que je suis ? Qui sait de quelles folies ses murs m’ont abritée ? Alors tant pis. Il est trop tard pour me glisser hors de mon moule, de toute façon. J’ai tellement peur de la décevoir si je partais dans les Courbes-Terres alors même qu’elle m’en a protégée toute ma vie.
Depuis, je parcours ses rues comme si je ne les avais jamais vues. Dès que j’en ai l’occasion, de nuit comme de jour, je l’explore pour mieux la comprendre. Pour mieux me comprendre. Je retourne cent fois aux mêmes endroits et je m’émerveille de la découvrir changeante. Je suis si reconnaissante qu’elle m’ait choisie. Un jour, peut-être, je saurai enfin traduire ce qu’elle me dit.