Le Train
Le roulement de la locomotive a ralenti avant même qu’il n’ait réalisé qu’il approchait de la gare. La lumière dorée de l’aube fuse sur les rails, ricoche contre les immeubles qui bordent le chemin de fer et papillonne au coin de ses paupières. Ici, il a toujours plus de difficulté à s’entendre penser. Il observe le hall grand au loin et déjà, des émotions étrangères gonflent dans sa poitrine. Solennel, il les accueille, et les offre au battement régulier de la machine qui glisse avec douceur le long des quais. Elle s’immobilise dans un grincement et pousse un profond soupir. Un instant, il ne bouge pas. Il écoute les craquements et les cliquetis qui étincellent dans le silence. Des silhouettes se meuvent lentement, se tournent vers lui pour l’attendre. Leurs regards alourdissent ses muscles lorsqu’il se lève et imprègnent ses gestes d’une lenteur respectueuse. L’air matinal s’engouffre dans la cabine. Ses pas résonnent contre le haut plafond de la gare. Il salue la foule morose d’un signe de tête et fait coulisser la porte du wagon. Une odeur familière de cendre lui monte au nez. Il se tourne face à eux sans un mot et les invite d’un geste à approcher. La lumière bleuit en traversant les dalles de verre et asperge les visages de gris. Le sien est solide comme de la pierre, il sent la dureté des joues, les lèvres immobiles, le front froid et les yeux à l’éclat mat. Un homme s’avance vers lui, seul. Il a une quarantaine d’années et semble petit, les bras serrés sur l’urne funéraire. Des émotions bouillonnent derrière ses sourcils froncés : il avait voulu être le premier, pour en finir. Maintenant, il aimerait juste s’en aller, garder l’urne et l’infuser de souvenirs. Il hésite, une fraction de seconde. Ses mains tremblent quand il lui tend l’objet, ses yeux s’embuent. Dans un souffle, il invoque un nom : Katia. Le machiniste sent l’urne s’alourdir, le visage de l’homme se grave dans sa mémoire. Son souvenir le hantera jusqu’au cimetière, ses larmes retenues et son murmure. Il va déposer l’urne dans l’obscurité chaude du wagon et revient se poster face aux silhouettes endeuillées. Une à une, seule ou en petits groupes, elles viennent à sa hauteur, le fixent droit dans les yeux à la recherche d’une bribe de chaleur. Il incline la tête avec sollicitude, les laisse entrevoir l’émotion dont ils ont besoin. Mais il garde son masque de pierre pour contenir le flot de larmes qu’ils déversent sur lui sans le savoir. Parfois, il sent son cœur vaciller : lorsqu’une enfant vient à sa hauteur accrochée à la jambe de sa mère. Lorsque les épaules d’un vieil homme s’affaissent et qu’il le voit déjà s’effacer à chaque pas. Lorsqu’un couple aux traits tirés lui tend une urne trop petite. Il accueille leur image dans l’immense bibliothèque qu’il porte en lui. Souvent, il les retrouve, quelques années plus tard, le long du quai de gare. Eux ne le reconnaissent jamais, mais il est heureux du rôle qu’il joue auprès d’eux.
Les uns après les autres, leurs bras libérés du poids des morts, ils s’installent en demi-cercle pour le regarder partir. Il ne reste bientôt qu’une femme d’une cinquantaine d’années qui se tient très droite, le visage digne. Il la connait, son sourire triste l’avait suivi dans son voyage, il y a longtemps de cela. Aujourd’hui, elle est pâle comme un fantôme. Elle s’avance vers lui et il est saisi d’un sentiment d’urgence inhabituel. Elle le fixe d’un air impérieux, comme si elle cherchait à le comprendre. Elle reste immobile, son regard vacille un instant, et il voit le chagrin se cristalliser en une étrange résolution. Il aimerait faire demi-tour, mais il est trop tard. Au moment où le froid de l’urne touche ses doigts, elle commence à parler :
– S’il vous plait, est-ce que vous pourriez prendre ce stylo avec vous ?
Il secoue la tête, recule d’un pas, mais elle le suit.
– S’il vous plait, il en a besoin. J’en ai besoin pour le retrouver.
Elle tend la main dans laquelle repose un stylo-plume d’un bleu sombre. Il sent son visage se craqueler et les émotions s’engouffrer dans les fissures. Il lui tourne le dos sèchement pour aller poser l’urne anonyme dans le wagon.
– S’il vous plait…
Dans sa voix, le chagrin est trop vif. Il sait qu’il ne devrait pas la regarder mais il ne peut pas s’en empêcher. Elle est là, comme une sculpture en hommage à tous ceux qui ont perdu un être cher, le bras tendu, les yeux étincelants d’un étrange espoir. Elle incarne toutes les personnes qu’il a croisées sur les quais de gare et dont il n’a jamais pu apaiser le chagrin. Il est devant elle sans l’avoir décidé, la paume offerte. Il n’arrive pas à détacher son regard de son visage et de la reconnaissance qui y fleurit. Un instant, les larmes disparaissent. Elle lui sourit, comme elle lui avait souri il y a longtemps déjà. Elle pose le stylo dans sa main, si léger qu’il le sent à peine. Merci. Elle se détourne et rejoint la foule silencieuse. Il referme doucement le poing et l’objet se réchauffe contre sa peau. Soudain, tout est au-dessus de ses forces. Une larme interdite roule le long de sa joue. On le dévisage et il n’a plus rien pour se protéger. Quelques secondes s’écoulent, interminables, durant lesquelles ils voient tous qui il est vraiment. Il se met en mouvement, comme dans un rêve. Le son de la porte qui claque le ramène à lui-même. Il marche lentement le long du train, grimpe dans la locomotive. La machine s’éveille et sa respiration l’entoure comme dans un cocon. Ici, il est en sécurité. Il la sent se mettre en route avec soulagement. Le stylo lui brûle la main à présent et il le glisse précipitamment dans sa poche. Il n’aurait jamais dû accepter.
Cela fait plus de vingt ans qu’il conduit les morts jusqu’aux Courbes-Terres. Il n’était qu’un simple conducteur de train, au départ. Il s’était toujours senti trop à l’étroit dans les rues obscurcies par l’ombre des immeubles. Sur les rails, il peut jeter son regard au loin et se sentir exister différemment. Il s’est installé dès que possible dans les périphéries, où la vie est plus lente, où les habitants craignent moins leurs propres mots. Il n’a jamais déménagé depuis. Tout le monde le connait et ses voisins le rejoignent souvent sur sa petite terrasse ensoleillée. On vient lui demander conseil, comme si le fait de vivre entre deux mondes lui avait offert une connaissance secrète. Il hausse les épaules, et leur dit la seule chose qu’il sait : il faut profiter de la vie tant qu’elle est là, être généreux de son temps et de ses rires. D’une certaine manière, c’est pour ça qu’il a accepté d’endosser son rôle. Il avait tout juste trente ans lorsqu’une place dans le train mortuaire s’est ouverte. La plupart de ses collègues ne voulaient pas de ce travail, ils disaient que cela transformait ceux qui l’acceptaient de manière irrémédiable. Lui se souvenait de la seule fois où il avait été présent à la remise d’une urne. Il avait huit ans, il était allée avec ses parents dire au revoir à sa grand-mère. Il était triste sans vraiment comprendre pourquoi. Il avait suivi sa mère jusqu’au conducteur de train. Celui-ci lui avait semblé immense et son visage grave lui avait fait peur. Mais avant d’aller remettre l’urne dans le wagon, il lui avait offert un sourire doux qui lui avait dit que tout irait bien. Ça l’avait apaisé, il avait été rassuré que sa grand-mère soit emmenée par ce géant. Mourir, c’est triste, mais ce n’est pas grave, avait-il songé ce jour-là. Il aimait l’idée de devenir le protagoniste d’un rituel qui offrait aux vivants un cadre à leur deuil, qui les unissait dans une expérience commune. Il avait accepté et avait aussitôt réalisé que sa vie ne serait plus la même. Le silence s’était creusé autour de lui, peu à peu. On ne le saluait plus comme avant, on ne lui parlait plus de la pluie ni du beau temps. Ça ne l’avait pas dérangé. Il avait vite compris qu’il était au service des vivants, pas des morts. C’était leurs visages qui dansaient dans ses pensées alors qu’il regardait le paysage défiler, leurs émotions qui se confondaient aux siennes. Il a peu à peu appris à accueillir les larmes d’autrui pour les déverser dans les Courbes-Terres, sans se laisser submerger par ce qui ne lui appartenait pas. Il s’est attaché à leurs fantômes, à leurs pâles sourires et à leurs yeux brillants. Il garde une empreinte de chacun d’entre eux au creux de sa mémoire et parfois, les échos de leurs voix leur rendent leur couleur. Il conserve précieusement le souvenir de leur chagrin pour qu’eux puissent reprendre leur vie, une fois que le train se sera éloigné. Pour que les morts ne reviennent pas hanter la Ville. C’est pour cette raison qu’il faut suivre les règles du rituel à la perfection. Avec une douceur inflexible, il a toujours refusé les fleurs, les photos, les poèmes et les bijoux qu’on lui demandait d’emmener avec lui. Il a dû ignorer les prières désespérées de ceux qui voulaient venir avec lui. Il a renvoyé chez eux ceux qui avaient gravé le nom du mort sur l’urne. Impassible, il a essuyé insultes et cris, sanglots et supplications. Vingt ans, sans faiblir. Et aujourd’hui, il a cédé, dès la première demande, il avait déjà cédé.
Comme dans un rêve, il poursuit sa route, arrêt après arrêt. Il ne peut offrir qu’un visage vide et pâle aux endeuillés suivants, prisonnier de son propre masque. Chaque urne lui gèle les mains. Il s’observe se mouvoir comme si quelqu’un d’autre décidait de ses gestes à sa place. Il aurait aimé rouler sans fin jusqu’à retrouver la surface du monde. Mais même au creux de sa locomotive, il sent que tout a changé. Aux aguets, il écoute le grondement régulier du train pour y déceler la voix du mort qui en émergerait. Au lieu de flotter paisiblement à ses côtés, les visages de ceux qui ont défilé sur les quais de gare tourbillonnent autour de lui, accusateurs.
À la fin de la journée, les immeubles ont laissé la place aux collines verdoyantes sans qu’il ne le remarque, la vision brouillée par les fantômes de ceux qu’il avait trahis. Peut-être a-t-il tout gâché. Il a failli ne pas remarquer qu’il était arrivé au bout du chemin de fer et a freiné brutalement. Le grincement métallique le ramène à lui-même. Fébrile, il descend du train. Le vent froid lui remplit les poumons et apaise les battements de son cœur. Il reste un instant sans bouger pour savourer le silence. Le vent étire les nuages au-dessus de sa tête et bruisse dans la plaine, annonciateur d’orage. Il n’y a personne ici. Il n’y a jamais personne d’autre que lui et sa locomotive qui refroidit en crépitant. Le grand chêne au pied duquel reposent les urnes jette une ombre douce sur ses pensées. Cet endroit, il ne l’a jamais partagé avec personne. Il a parfois du mal à croire qu’il existe en dehors de lui-même, comme s’il ne pouvait s’agir que d’un rêve. Ici, il peut retirer son masque. Il se met en mouvement avec lenteur. Les portes coulissantes du train ne font pas le même bruit qu’en Ville, leur écho aussitôt absorbé par l’herbe folle. Solennel, il prend les urnes les unes après les autres dans ses mains et les dépose autour de l’arbre sur celles que la poussière a déjà terni. Certaines sont si anciennes qu’elles se confondent aux racines qui jaillissent du sol. Certaines sont empilées si haut qu’elles atteignent presque ses épaules. Une fois qu’il les lâche, elles deviennent anonymes. D’année en année, il s’est surpris à ne jamais reconnaître le paysage mouvant que les urnes dessinent autour de l’arbre. C’est un travail long, minutieux, au cœur duquel ses pensées se taisent pour laisser la place au monde. Le bruit de ses pas dans l’herbe. Le froid de l’urne dans ses mains. Son dos qui se plie. Les murmures de l’arbre au-dessus de sa tête. Le tintement du métal contre le sol. Le temps passe et il sent la texture granuleuse des secondes qui le poussent en avant. Il n’a qu’à se laisser porter.
Le ciel est devenu gris anthracite lorsque le train est finalement vide. Il s’assied sur sa locomotive et contemple le travail accompli. La prochaine fois qu’il viendra, les urnes auront déjà perdu leur lumière et il ne les reconnaîtra plus. Il leur rend un dernier hommage, au nom de tous ceux qu’il a rencontré sur les quais de gare. Leurs visages deviennent brumeux, paisibles. Il sent un poids familier quitter ses épaules, des émotions étrangères émerger doucement pour se laisser balayer par le vent. Mais l’une d’elle reste accrochée à lui, rugueuse. Une angoisse sourde dévale le long de son dos et efface le silence. Il sort le stylo-plume de sa poche et le fait tourner entre ses mains, songeur. Il lui semble plus lourd que ce qu’il devrait être. Peut-être qu’il pourrait le laisser ici, comme s’il l’avait oublié. La peur lui coupe le souffle rien qu’à cette idée. Il secoue la tête pour lui-même. Plus il le regarde, moins l’objet lui apparaît normal. Le bleu sombre du manche jaillit dans l’espace comme une déchirure du réel. Il l’ouvre, contemple sa pointe argentée. Une goutte de pluie la percute alors, dilue l’encre séchée et projette de petites tâches bleutés sur ses doigts. Il sursaute, referme précipitamment le capuchon. Sa gorge se serre si fort qu’il a l’impression d’étouffer. Un gros sanglot le secoue comme un coup de tonnerre et la pluie commence à tomber. Son visage se déforme, devient autre tandis qu’un torrent de larmes dévale le long de ses joues. Une petite part de lui, encore lucide, est horrifiée devant la violence de son chagrin, avant d’être emportée à son tour par la vague. Le sentiment que quelque chose d’irrémédiable s’est produit l’engloutit tout entier. Sa vie ne sera plus jamais la même, le monde continuera à tourner comme si rien n’était alors que plus rien, plus rien ne sera jamais pareil. Plus jamais. Quelque chose, quelque part, s’est brisé. Il ne s’en était pas rendu compte, avant. Il pleure sans retenu, aveugle, replié sur lui-même. Le crépitement de la pluie contre les urnes l’enveloppe et l’eau dilue peu à peu ses larmes. Il reste immobile, trempé, épuisé, le souffle court. Il se lève finalement pour se met à l’abri dans sa locomotive. L’odeur familière de la cabine et sa chaleur le raniment. Lui reste la singulière sensation qu’il ne sait plus comment sourire. Il n’aurait jamais dû apporter le stylo-plume dans les Courbes-Terres, l’erreur est désormais irréparable. Il se recroqueville sur lui-même à cette idée et retient les larmes qui menacent de l’effacer à nouveau. Il n’est pas certain qu’elles lui appartiennent vraiment. Il est tenté un instant de jeter le stylo aussi loin que possible mais un sentiment d’outrage l’en dissuade. Revenir, ce serait faillir à son devoir, inviter la courbure en plein cœur de la Ville. Il soupire et contemple l’orage qui fait frissonner le grand chêne. La pluie tambourine contre la locomotive et le réconforte comme elle le peut. Le chagrin pulse doucement dans sa poitrine. Il l’écoute battre et s’émeut devant sa terrible beauté. Il voit étinceler les yeux reconnaissants de cette femme dont il ne connait même pas le nom. Une étrange certitude fleurit en lui : s’il se tournait, elle serait là, en train de regarder la pluie tomber. Il sent sa chaleur à ses côtés, il entend le bruit de son souffle. Sa présence l’apaise. Il se détend dans son siège et se laisse doucement bercer par le vent et la pluie.
C’est le silence qui le tire de sa somnolence. Il s’étire, regarde autour de lui, surpris d’être seul. Le soleil jette des reflets orangés dans le ciel gris. La plaine a la couleur pâle du rêve. Il sort et ses pieds s’enfoncent dans la terre mouillée. Il s’observe avancer jusqu’au chêne, se baisser et ramasser un gland et une branche. Il marche d’un pas lent et régulier, dans l’odeur de pluie et le silence qui précède la nuit. Il s’éloigne jusqu’à ce que l’arbre et le train cessent de le protéger. Jamais il n’est allé aussi loin dans les Courbes-Terres. Ses gestes ont la solennité des quais de gare. Il s’agenouille et commence à creuser à l’aide de la branche. Finalement, il sort le stylo-plume de sa poche, le tend devant lui la paume ouverte. Il le place au fond du trou avec le gland, le recouvre de terre et plante la branche à côté. Lorsqu’il se redresse, un poids l’a quitté. La présence de la femme à ses côtés devient un instant si forte qu’il entrevoit sa silhouette, avant que celle-ci ne s’efface doucement. Il reste debout encore de longues minutes, jusqu’à ce que la locomotive au loin ne se dilue dans la pénombre. Alors seulement, il s’en va.
Il est resté longtemps aux aguets, à l’écoute des conséquences que son acte aurait pu avoir dans le monde. Le visage de la femme s’est apaisé et a rejoint les autres dans sa grande bibliothèque. Il a repris le cours normal de sa vie, accueillant le deuil de ceux qui viennent le rencontrer sur les quais de gare. Leurs émotions ont désormais une clarté nouvelle. Il comprend ce que signifie la fin d’une histoire, à présent. Il attend toujours le jour où la femme reviendra. Il lui rendra son sourire triste, sans lui dire ce qu’il s’est passé. Il est sûr qu’elle le sait déjà. Depuis, lorsqu’on lui tend une fleur, une photo ou un poème, il l’emporte toujours avec lui.