L’Ombre

Je le connaissais depuis longtemps déjà sans qu’il ne m’ait jamais regardé. Tous les vendredis soir à la même heure, il franchissait le pas de porte et avançait jusqu’au comptoir d’un pas pressé, comme s’il était encore dans la rue. Il commandait une grande bière qu’il sirotait en une demi-heure en lisant un livre. Il s’en allait ensuite sans dire au revoir. Ses yeux me frôlaient parfois mais son visage restait inexpressif, comme si je faisais simplement partie du décor. Il était toujours rasé de près et habillé d’une veste noire parfaitement ajustée. Pendant des années, je l’ai appelé l’Immuable. Il me rassurait à sa manière. Pendant que ma propre vie s’effilochait, je me plaisais à raconter la sienne, semaine après semaine. Peut-être qu’il buvait juste un verre pour calmer ses nerfs avant de faire face à la solitude du week-end. Ou qu’il était devenu prisonnier de ses propres rituels et attendait que quelqu’un le délivre de lui-même. Qu’il venait rendre hommage à un ami disparu. Qu’il transmettait un message à ceux qui dirigeaient sa vie en secret. Il n’était pas heureux, mais il ne laisserait pas le monde le transformer.

C’est un mercredi après-midi que tout a changé. Il n’y avait que des buveurs solitaires dans le bar à cette heure de la journée. La tête contre la fenêtre, j’écoutais la pluie tomber, trop fatigué pour penser. La porte s’est ouverte et il est entré. Il a regardé autour de lui, longuement. D’un pas hésitant, il a avancé jusqu’au bar. Il a bu sa bière en fixant le fond de son verre comme s’il y lisait l’avenir. Le ventre noué, je l’ai observé engloutir verre sur verre, sans oser sortir. S’il avait changé, après tout ce temps, peut-être que la Ville aussi n’était plus la même. Il n’est parti qu’à la fermeture en vacillant et m’a jeté un bref regard épouvanté avant de s’enfuir dans la nuit.

Le vendredi suivant, il n’était plus là. C’était la fin d’une époque. J’ai amèrement regretté de ne jamais lui avoir parlé. Je ne connaissais rien de lui, que son visage. J’aurais aimé le remercier d’avoir été là sans le savoir. J’aurais aimé lui demander quoi faire, maintenant qu’il ne me restait plus rien pour me distraire du néant. 

Il n’est revenu qu’un mois plus tard, l’air égaré, comme si c’était la première fois qu’il sortait de chez lui depuis que je l’avais vu. Une barbe rugueuse ombrait ses joues et ses cheveux lui tombaient dans les yeux. Il s’est assis au comptoir, le dos rond, en jetant des regards inquiets à la porte derrière lui. Il a pris sa bière d’une main tremblante et m’a jeté un sourire en coin en levant son verre.

– Je vais pas me laisser effrayer, tu sais ?

Il a détourné le regard et s’est mis à boire sans interruption, mécaniquement. Le silence entre nous avait l’inconfort d’un instant inachevé. Il n’a repris la parole qu’après avoir commandé une deuxième bière. 

– Est-ce que tu crois qu’il y a des choses qu’on apprend à ignorer si longtemps qu’on finit par ne plus les voir ? 
– Peut-être… ai-je marmonné en haussant les épaules.

J’étais troublé par l’asymétrie de notre relation. J’avais l’impression de l’avoir toujours connu alors même qu’il ne m’avait jamais vu.

– J’aimerais juste que tout redevienne comme avant… a-t-il murmuré.

Après cela, il n’a plus dit un mot, comme s’il m’avait oublié. Moi aussi, j’aurais aimé que tout redevienne comme avant. Je craignais le changement qui ne manquerait pas de m’engloutir à mon tour. Je l’ai regardé s’en aller, amer, en espérant qu’il ne reviendrait jamais. Il avait été mon ancre pendant longtemps mais à présent, il emportait la tempête dans son sillage.

Mon souhait n’a pas été exaucé. Tous les jours, il s’installait au comptoir, me saluait et commandait une bière. Il restait jusqu’à la fermeture, plongé dans ses pensées. Moi, je n’arrivais plus à réfléchir. Je ne pouvais m’empêcher de l’observer, irrité par sa présence. Je me sentais prisonnier, comme s’il surveillait mes moindres faits et gestes du coin de l’œil. Jusqu’à ce qu’il se mette à parler. La première fois, je n’étais même pas sûr s’il s’adressait vraiment à moi. Les yeux braqués sur son verre, il a pris la parole d’une voix songeuse :

« C’est bizarre, mais j’ai l’impression que je n’avais jamais vraiment regardé autour de moi, avant. J’avais pas le temps. Et d’un coup, on te dit qu’on a plus besoin de toi, tu sais ? D’un coup, quelque chose change, et la Ville le sent. Elle comprend que tu fais plus vraiment partie d’elle. Elle arrête de te protéger. Enfin, j’imagine que c’est ce qu’il s’est passé. C’est comme ça que j’ai commencé à les voir, en tous cas. Des ombres, partout. À l’arrêt de bus, sur les trottoirs, même dans les magasins.  Quand j’ai réalisé qu’elles me regardaient, j’ai paniqué. J’ai pas osé sortir de chez moi pendant un moment. J’en ai parlé à personne… À qui j’en parlerai, de toute façon ? Enfin bon. Je suis là, maintenant. »

J’ai attendu longtemps qu’il reprenne avant de réaliser qu’il ne m’en dirait pas plus. Mais une porte s’était ouverte et il a commencé à me raconter son histoire, peu à peu. Il buvait systématiquement un premier verre en silence avant de commencer à parler, comme s’il reprenait une conversation interrompue une minute plus tôt.

« J’ai l’impression qu’elles s’habituent à ma présence. Elles font moins attention à moi. C’est stupide, je sais, mais ça me déçoit presque. J’ai pensé qu’elles auraient quelque chose à me dire. Qu’il devait y avoir une raison à leur apparition, quelque chose à résoudre. Mais elles sont juste là, maintenant. Est-ce qu’elles ont toujours été là sans que je les vois ? Est-ce qu’elles sont là juste pour moi ? Je crois qu’elles ne me veulent aucun mal, en tous cas… » 

Je ne comprenais pas pourquoi il me racontait tout ça après m’avoir ignoré si longtemps. Mes réponses ne semblaient pas influencer le cours de sa pensée. Comme s’il se parlait à lui-même. Je m’inquiétais diffusément pour lui. J’en avais connu beaucoup, des gens que la courbure avait pliés jusqu’à la folie. S’il ne parvenait pas à comprendre ce qu’il lui arrivait, il serait de ceux que la Ville finit par engloutir. Ou il deviendrait comme moi, oublié au fin fond d’un bar, trop fragile pour affronter le monde réel.

« J’ai croisé un ancien collègue, aujourd’hui. Il ne m’a même pas dit bonjour. Peut-être qu’il m’a pas reconnu ? Mais je suis sûr qu’il m’a vu ! Et il a pas réagi. Comme si j’existais pas. Je sais pas. J’ai l’impression que plus personne veut me parler, maintenant… Je les comprends. J’imagine que ça se voit que je suis juste devenu… inutile. Que je suis taré, à parler à des fantômes. » 

Je me suis pris au jeu. Je me réjouissais chaque jour de le revoir et qu’il me raconte la suite de son histoire. Même si elle devait mal se terminer. Même si je n’étais pas certain qu’il me voyait vraiment. Il me parlait de sa vie d’avant, de son succès étourdissant, de la vitesse qui l’emportait sans lui laisser une seconde pour réfléchir. Il me parlait de ce bar, de ces vendredis soirs qu’il s’accordait et où il trouvait un peu de paix. Il ne savait plus si le passé lui manquait ou non. On l’avait viré sans explication et tout s’était effondré. Surtout, il s’en voulait terriblement d’avoir chuté.     

Un soir, il est rentré, fébrile, et m’a regardé droit dans les yeux un bref instant. D’une voix tremblante, il s’est mis à déblatérer :

– Je l’ai remarquée, elle me suivait, j’en suis sûr. J’en suis sûr ! J’ai essayé de la semer mais elle était toujours là. J’ai fini par aller la confronter, lui demander ce qu’elle me voulait, je lui ai hurlé dessus en pleine rue... J’ai réalisé trop tard que c’était juste une vieille dame. Elle a eu peur de moi, elle s’est enfuie. Et là, j’ai vu, dans la vitrine, j’ai vu mon reflet… Est-ce que je deviens une ombre, moi aussi ? Est-ce que tu me vois vraiment ? 

Il a levé les yeux vers moi. Je lui ai souri doucement et pour la première fois, il m’a souri en retour.

– Je sais, je suis désolé, j’ai cru… j’ai cru que t’étais une ombre, je pensais juste que… je sais pas ce que je pensais. Je suis désolé.
– Pas de problème…

Il m’a fixé longuement et je me suis tortillé sur ma chaise, mal à l’aise. Personne ne m’avait regardé depuis si longtemps.

– Tu me vois vraiment, alors ?
– Oui.
– Merci de m’avoir écouté, pendant tout ce temps.
– De rien.
– Est-ce que toutes les ombres… est-ce que c’est des gens ?
– Je sais pas. Je savais pas que j’étais une ombre.

Mais je sentais soudain que je ne l’étais plus. Ou peut-être que lorsque quelqu’un peut voir notre sourire, ça n’a plus d’importance, d’être ce que l’on est.

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